L’écosystème startup marocain : lent, régulier, et enfin prêt au décollage ?

Cela fait un quart de siècle que le Maroc aspire à rejoindre le club des ‘startup nations’. Quatre stratégies nationales numériques successives, quelques milliards de dirhams d’argent public et les efforts résolus d’une nouvelle génération d’entrepreneurs, d’investisseurs et d’organismes d’accompagnement ont créé un environnement propice à l’entrepreneuriat mais les acquis restent en deça des attentes. De l’avis des acteurs et observateurs de cet écosystèmes émergent, les conditions seraient, enfin, réunies pour un véritable décollage.

Dans un travail de recherche que je consacre à l’émergence de l’écosystème startup marocain, je retrace cette trajectoire depuis la fin des années 1990 jusqu’à aujourd’hui. Il en ressort l’image d’une progression lente mais continue. Les développements récents suggèrent que l’écosystème approche d’un point d’inflexion.

Voici une brève synthèse d’un quart de siècle de rencontre entre le Maroc et le modèle de la startup.

Les chiffres : modestes mais en accélération

Commençons par les faits. En 2023, le Maroc comptait environ 300 startups créées en deux décennies. Seules 5 % employaient plus de 50 personnes. Aucune startup marocaine n’avait atteint le stade de l’introduction en bourse ni fait l’objet d’une acquisition de plusieurs dizaines de millions de dollars. Pour un pays de 37 millions d’habitants aux ambitions économiques affirmées, ces chiffres sont modestes.

Mais 2024 a changé la donne. Les startups marocaines ont levé près de 95 millions de dollars en capital-risque, répartis sur 40 opérations — soit le triple des 33 millions de dollars de 2023. Le Maroc s’est hissé au sixième rang africain pour le financement des startups.

L’opération phare : Nuitée, une entreprise d’infrastructure technologique pour le voyage B2B fondée par l’entrepreneur marocain Mohamed Benmansour, a bouclé une Série A de 48 millions de dollars menée par Accel, le fonds emblématique de la Silicon Valley — le plus important tour de table jamais réalisé par une startup marocaine. ORA Technologies a levé 7,5 millions de dollars dans la fintech. Chari, cofondée par Ismael Belkhayat et Sophia Alj, a bouclé une Série A de 12 millions de dollars, la plus importante jamais levée au Maroc, et obtenu une licence d’établissement de paiement de Bank Al-Maghrib, devenant ainsi la première startup marocaine financée par du capital-risque à opérer comme institution financière. Présente au Maroc, en Tunisie et en Côte d’Ivoire, Chari transforme les épiceries de quartier en points d’accès aux services financiers numériques à travers l’Afrique francophone.

Fait notable : les fonds de capital-risque locaux — UM6P Ventures et Al Mada Ventures — ont assuré environ 70 % du financement en 2024. Une industrie marocaine du capital-risque est en train de se structurer.

Innovation : des progrès réels, des lacunes persistantes

Le Maroc a gagné neuf places dans le Global Innovation Index 2025 pour atteindre le 57e rang mondial — son meilleur classement historique — et a été reconnu par l’OMPI comme un « surperformant en innovation » par rapport à son niveau de revenu. Le pays se classe 4e parmi les économies à revenu intermédiaire de la tranche inférieure et 8e dans la région Afrique du Nord et Asie de l’Ouest.

Le tableau de fond reste néanmoins contrasté. Les dépenses de R&D stagnent à 0,7 % du PIB (contre une moyenne OCDE de 2,4 %) et ont même reculé de 18 % sur la dernière période de mesure. Seuls 8 % des dépôts de brevets sont d’origine nationale. Aucune université marocaine ne figure dans le classement mondial QS. Le label de « surperformant » reflète une efficience dans la conversion de moyens limités en résultats, pas la profondeur du système d’innovation lui-même.

Quatre stratégies, un schéma récurrent

Depuis 1999, le Maroc a lancé quatre grandes stratégies numériques : le plan quinquennal 1999-2003, e-Maroc 2010, Maroc Numeric 2013 et Maroc Digital 2020. Chacune fixait des objectifs ambitieux de création de startups. Chacune a sous-performé.

Le schéma est resté le même : objectifs ambitieux, moyens insuffisants, coordination interinstitutionnelle défaillante et continuité limitée d’une stratégie à l’autre. La Cour des comptes notait dès 2014 que Maroc Numeric 2013 avait été élaborée sans aucune évaluation de la précédente alors que les deux stratégies poursuivaient des objectifs quasi identiques.

Digital Morocco 2030 : un changement d’échelle ?

La cinquième stratégie, Digital Morocco 2030, lancée en septembre 2024, rompt avec ce schéma sur au moins une dimension : l’échelle des moyens financiers.

La stratégie vise 1 000 startups en 2026 et 3 000 d’ici 2030, avec l’ambition de faire émerger 10 « gazelles » à forte croissance d’ici 2026 et 1 à 2 licornes d’ici 2030. Les ressources engagées sont sans précédent :

En novembre 2025, le Fonds Mohammed VI pour l’Investissement (FM6I) a activé un mécanisme de fonds de fonds de 2,5 milliards de MAD (269 millions de dollars), canalisé vers neuf sociétés de gestion sélectionnées, dont cinq internationales, avec des garanties de première perte de Tamwilcom.

En décembre 2025, le gouvernement a annoncé une enveloppe supplémentaire de 1,3 milliard de MAD (142 millions de dollars) : 750 millions pour des programmes de venture building, 450 millions pour le capital-risque et 70 millions pour le réseau Technopark.

Un programme Startup Venture Building doté de 700 millions de MAD, piloté en partenariat avec 500 Global et Renew Capital, vise à accompagner plus de 800 startups sur trois ans.

Un partenariat avec le Keiretsu Forum MENA a été signé pour attirer les investisseurs internationaux.

Au total, les engagements publics approchent désormais les 500 millions de dollars, un ordre de grandeur supérieur à tout ce qui avait été tenté auparavant.

Ce qui porte la dynamique de l’écosystème

Plusieurs facteurs portent la dynamique de l’écosystème :

  1. Une nouvelle génération d’entrepreneurs. Les néo-entrepreneurs marocains, généralement âgés de 25 à 35 ans, formés à l’international, à l’aise avec le numérique, acceptent le risque et embrassent la compétition. La diaspora joue un rôle déterminant : les Marocains sont la troisième nationalité la plus représentée à Station F à Paris, et des fondateurs comme Benmansour (Nuitée) et Belkhayat (Chari) apportent des réseaux mondiaux et une crédibilité auprès des investisseurs internationaux.
  2. L’infrastructure numérique. Avec un taux de pénétration d’internet supérieur à 112 % (en nombre d’abonnements) et environ 74 % de la population connectée, le Maroc dispose d’une base solide pour les services numériques.
  3. Innov Invest. Ce mécanisme de 50 millions de dollars soutenu par la Banque mondiale, lancé après le Global Entrepreneurship Summit de 2014, a véritablement changé la donne. Il a permis l’émergence des premiers fonds de capital-risque marocains et soutenu 40 incubateurs et accélérateurs.
  4. GITEX Africa. Organisé chaque année à Marrakech depuis 2023, le plus grand salon technologique du continent a offert à l’écosystème une visibilité internationale sans précédent.

Ce qui freine encore

Malgré ces avancées, des obstacles structurels persistent :

  1. Le « chaînon manquant » du financement. Si le capital d’amorçage devient plus accessible, un déficit de 5 à 10 millions de dollars entre l’amorçage et la Série A continue de pousser les startups prêtes à passer à l’échelle vers l’étranger. Seules quatre sorties significatives ont été enregistrées en trois ans, contre plus de 20 en Égypte. Sans voies de sortie, le capital ne peut pas se recycler.
  2. Un système d’innovation fragile. La faiblesse des dépenses de R&D, la collaboration limitée entre universités et industrie, et la faible production de propriété intellectuelle contraignent le vivier de startups technologiques.
  3. Des frictions réglementaires. Les stock-options sont complexes à mettre en place. Les règles fiscales pénalisent les business angels et les investisseurs étrangers non assujettis à l’impôt dans leur pays. Le transfert d’actifs vers une holding étrangère, pratique courante dans les levées internationales, déclenche une imposition sur les plus-values. La dissolution d’une entreprise est si lourde que les fondateurs préfèrent laisser leur société en sommeil.
  4. Des résistances culturelles. L’aversion au risque reste profondément enracinée. Les meilleurs diplômés aspirent à une carrière dans une grande entreprise ou dans la fonction publique. L’échec reste stigmatisé. Les entrepreneurs qui réussissent sont regardés avec suspicion plutôt qu’avec admiration.
  5. Des déséquilibres géographiques et de genre. L’activité entrepreneuriale reste concentrée dans l’axe Casablanca-Rabat. Les startups fondées par des femmes sont très minoritaires.

Et maintenant ?

Le Maroc a réuni bon nombre des ingrédients d’un écosystème startup dynamique : le talent, les engagements financiers, l’infrastructure et la volonté politique. La question est celle de l’exécution.

Les prochaines années seront décisives. Si Digital Morocco 2030 tient ne serait-ce qu’une partie de ses promesses, en évitant les défaillances d’exécution qui ont plombé les stratégies précédentes, le Maroc pourrait devenir un acteur de premier plan parmi les hubs d’innovation africains. L’internationalisation délibérée de l’écosystème, à travers les partenariats avec des opérateurs mondiaux de capital-risque et des réseaux d’investisseurs, est encourageante. Tout comme l’émergence de modèles de réussite tels que Nuitée, qui prouve qu’une entreprise technologique compétitive à l’échelle internationale peut être construite depuis le Maroc pour le monde.

Mais les acteurs de l’écosystème doivent aussi s’attaquer aux défis structurels profonds qu’aucun financement public ne peut résoudre à lui seul : bâtir un système national d’innovation robuste, réformer l’environnement réglementaire au rythme des startups, et faire évoluer les attitudes culturelles face au risque entrepreneurial.

L’écosystème startup marocain a avancé lentement mais sûrement. Reste à savoir s’il est véritablement prêt au décollage et si le pays saura conjuguer ambition et exécution à la vitesse qu’exige l’économie numérique.

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