Trois idées pour réactiver l’ADN entrepreneurial des élites marocaines.

Pendant des siècles, entreprendre n’était pas un choix au Maroc. C’était la condition normale de l’existence. Le paysan cultivait sa terre et vendait ses récoltes au souk. L’artisan de Fès façonnait le cuir, le cuivre ou le zellige et écoulait sa production dans les kissarias. Les marchands soussis, héritiers des caravanes transsahariennes, envoyaient leurs hommes d’Agadir à Tombouctou, de Marrakech à l’Europe. Mohamed Bayram al-Tunisi écrivait qu’il était rare de trouver une ville commerçante dans le monde sans qu’un marchand marocain n’y soit présent.

Chaque Marocain subvenait à ses besoins en pratiquant un métier, un artisanat ou un commerce. L’entrepreneuriat n’avait pas de nom. C’était simplement la vie.

Puis est venu le protectorat.

À partir de 1912, la colonisation a importé une innovation institutionnelle majeure : le salariat. Un appareil administratif moderne, des entreprises formelles, des bureaux, des horaires, des fiches de paie. Et surtout, un système éducatif conçu pour produire des fonctionnaires et des employés, pas des entrepreneurs.

Cette machine a fonctionné remarquablement bien. Si bien qu’en quelques décennies, les élites marocaines, formées dans les écoles marocaines et françaises, ont intériorisé le salariat comme horizon indépassable. Le diplôme mène à un poste. Le poste mène à la sécurité. La sécurité est la réussite.

L’ADN entrepreneurial n’a pas disparu. Il a été mis en sommeil.

Aujourd’hui, le réveil est brutal. Le chômage des jeunes de 15 à 24 ans dépasse 37%. Celui des diplômés atteint près de 20%. L’appareil administratif et les grandes entreprises ont satisfait leurs besoins. Les vagues successives de diplômés se fracassent contre un mur que personne ne leur avait annoncé.

Face à cette réalité, les gouvernements successifs multiplient depuis des décennies les programmes de promotion de l’entrepreneuriat (Moukawalati, Forsa, Intilaka, Aourach). Comme s’il fallait enseigner aux Marocains quelque chose qu’ils possèdent déjà dans leurs gènes culturels. Comme s’il fallait importer des modèles de la Silicon Valley alors que les kissarias de Fès, les souks du Souss et les caravanes transsahariennes offraient depuis des siècles un modèle entrepreneurial proprement marocain.

Le problème n’est pas un manque de culture entrepreneuriale. Le problème est une déconnexion, une rupture de transmission entre ce que les Marocains ont toujours été et ce que leur système éducatif leur a dit d’être.

Comment reconnecter les élites marocaines avec leur ADN entrepreneurial ? Trois propositions.

𝟏. 𝐑𝐞́𝐞́𝐜𝐫𝐢𝐫𝐞 𝐥𝐞 𝐫𝐞́𝐜𝐢𝐭. Cesser de présenter l’entrepreneuriat comme une importation occidentale. Réintroduire dans les programmes éducatifs, du collège aux grandes écoles, l’histoire économique du Maroc précolonial : les réseaux marchands, les corporations d’artisans, les systèmes de crédit communautaire, les partenariats commerciaux transsahariens. Quand un jeune Marocain saura que ses ancêtres commerçaient de Fès à Tombouctou bien avant que le mot « startup » n’existe, il verra l’entrepreneuriat non pas comme un saut dans l’inconnu, mais comme un retour aux sources.

𝟐. 𝐑𝐞́𝐟𝐨𝐫𝐦𝐞𝐫 𝐥’𝐞́𝐝𝐮𝐜𝐚𝐭𝐢𝐨𝐧 𝐩𝐨𝐮𝐫 𝐩𝐫𝐨𝐝𝐮𝐢𝐫𝐞 𝐝𝐞𝐬 𝐜𝐫𝐞́𝐚𝐭𝐞𝐮𝐫𝐬, 𝐩𝐚𝐬 𝐬𝐞𝐮𝐥𝐞𝐦𝐞𝐧𝐭 𝐝𝐞𝐬 𝐝𝐢𝐩𝐥𝐨̂𝐦𝐞́𝐬. Le système éducatif marocain, hérité du modèle colonial, continue de former pour le salariat. Il faut y injecter massivement l’apprentissage par le projet, le contact précoce avec les métiers manuels et le commerce, et l’immersion dans des environnements entrepreneuriaux réels, y compris les souks, les ateliers d’artisans et les coopératives, pas seulement les incubateurs modernes.

𝟑. 𝐕𝐚𝐥𝐨𝐫𝐢𝐬𝐞𝐫 𝐥’𝐞𝐧𝐭𝐫𝐞𝐩𝐫𝐞𝐧𝐞𝐮𝐫 𝐨𝐫𝐝𝐢𝐧𝐚𝐢𝐫𝐞. Dans le discours public marocain, l’entrepreneur célébré est le fondateur de startup ou le grand patron. Or, la majorité de la richesse entrepreneuriale du Maroc est portée par des commerçants, des artisans, des agriculteurs innovants et des prestataires de services qui n’ont jamais mis les pieds dans un incubateur. Reconnaître, célébrer et soutenir ces entrepreneurs ordinaires, en faire des modèles pour les jeunes diplômés, serait la manière la plus authentique de reconnecter les élites avec un héritage qui leur appartient.

Les Marocains sont entrepreneurs. Ils l’ont toujours été. Il est temps de le leur rappeler.

J’accompagne managers et entrepreneurs sur ces questions en tête-à-tête. Si vous souhaitez en parler → bouchikhi.pro

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